Sages-femmes et bénévoles à Otema

A l’occasion de la Journée Mondiale de la Sage-Femme, nous vous présentons Carine et Anne-Cécile. L’une est allemande, l’autre est française, toutes deux sont sages-femmes et ont été bénévoles à l’Hôpital Otema, à Lodja, au cœur de la République Démocratique du Congo. Dans ce pays où l’accès à la santé maternelle est limité, les deux jeunes femmes ont découvert une autre façon de pratiquer leur métier, dans un autre contexte.



PARTIE 1 : ANNE-CÉCILE


Anne-Cécile est la première à partir, en 2019. A ce moment là, Otema avait ouvert depuis peu et ne proposait pas de service de maternité : « on me demandait de faire des choses où je ne me sentais pas compétente ou à l’aise, comme des consultations sur des questions non gynécologiques [….] Mais il y avait beaucoup à faire en obstétrique aussi. Mes compétences présentaient donc quand-même un intérêt. Et même si à l'époque où je suis partie il y avait encore peu d’accouchements aujourd'hui les choses ont changé. J’ai donc pu préparer les lieux et proposer de petites formations qui ont aidé pour la suite. »


Les grandes différences entre sa pratique en France et à Otema ? La communication : « c’est quelque chose que j’ai vraiment compris plutôt sur la deuxième partie du séjour, réussir à communiquer de façon efficace [...] de manière à ce que chacun ait bien compris l’autre et que personne ne soit fâché. »

Il y a aussi l’importance de s’impliquer dans ce que l’on fait : « j’ai été obligée de me mettre à fond dans ce pourquoi j’étais venue car il n’y avait pas de personne européenne ou qui fonctionne de la même façon. J’étais obligée de me frotter aux personnes, de m’impliquer dans le travail que je faisais, je ne pouvais pas faire les choses à moitié. [...] En France c’est facile de ne pas faire les choses à 100 %, que ce soit professionnellement ou même dans les relations, on fait toujours plusieurs trucs en même temps donc on n’est pas obligé de faire chaque chose complétement ».


Ainsi, Anne-Cécile a beaucoup appris sur elle-même et sur ses propres fonctionnements, mais elle a aussi découvert un autre système de santé : « en France, on est de plus en plus confrontés à des populations migrantes qui viennent de pays d’Afrique, et face à notre système de santé, ils ont souvent des réactions qui nous étonnent. J’ai trouvé très intéressant de voir à quoi ils sont confrontés, ce qu’ils connaissent dans leurs pays d’origine. Ça ouvre les yeux, et tu comprends un peu ce qu’ils ont vécu, ce qu’ils ont pu vivre et ce à quoi ils sont habitués [...] Alors oui, les patientes venant de ces pays confondent les compresses, les carrés de soin, etc. Mais moi ça me parait logique. En Afrique elles n’ont jamais utilisé ce genre de produit et elles sont juste perdues dans ce qu’on leur propose. Il faut se mettre à leur place, voir ce qu'elles ont connu, et réaliser que c’est hyper différent. Quand un bébé nait là bas on n’a pas tous le matériel qu’on a ici et les gens font avec ce qu’ils ont. Certes, tout n’est pas stérile, tout n’est pas propre, tous les enfants ne survivent pas. Les gens ne sont pas habitués à ce qu’on a ici et il faut prendre le temps de leur expliquer l’intérêt de telle ou telle chose. Pour les gens qui ont vécu dans des pays où le système de santé est déficient ou vraiment cher, c’est un luxe quand il arrivent en France. Ils sont très reconnaissants. Mais parfois ils ne savent pas gérer car ils ne comprennent pas. Des fois on peut avoir l’impression qu’ils prennent leurs aises ou pensent que tu es à leur service, mais en fait ils n’ont pas les repères, ils ne savent pas comment se comporter dans ce genre de système de santé. »


Anne-Cécile me raconte aussi quelques anecdotes qui l’ont marquée : « c’est le premier bébé que j’ai vu naitre, qui est né par césarienne. Là bas les césarienne sont faites avec des anesthésiants qui ne sont pas du tout les mêmes que chez nous. L’anesthésiant passe dans le sang de la mère et va jusqu’à l’enfant. Donc si la mère est anesthésiée trop longtemps avant que le bébé sorte, le bébé reçoit de l’anesthésiant et peut avoir du mal à commencer à respirer, et même, sans une réanimation, ne pas commencer à vivre. Cette enfant, quand elle est née (c’était une fille) par césarienne, elle n’était vraiment pas bien, ça a été une réanimation assez intensive, avec un matériel moins performant que ce que j’aurais eu en France. Déjà en France je me serai inquiété, mais là c’était encore pire, ça a été un moment de stress, intense, et personnellement un moment où j’ai vraiment senti mes limites parce qu'au bout de plusieurs minutes à faire les gestes de réanimation il n’y avait aucun résultat. J’ai prié, je me souviens, j’ai dis « maintenant moi j’ai fait mon maximum donc c’est toi Dieu qui doit faire quelque-chose ». Et l’enfant s’est mis à respirer, elle a crié et finalement elle a vécu et ça a été un grand moment de joie et tout le monde s’est mis à crier dans le bloc, à prier, à chanter et c’était un de mes moments préférés. C’était un moment avec beaucoup d’émotions. Même si tu ne sais pas ce qui se serait passé si tu n’avais pas été là, tu as l’impression que tu as participé à l’effort et cet effort résulte dans une vie sauvée.

Je repense aussi à cette petite fille que j’ai eu en consultation. En Afrique, il y a une maladie du sang, qu’on appelle la drépanocytose. C’est une maladie qui même en France est difficile à traiter, qui se traite par des transfusion. Le problème est qu’en Afrique les transfusions ne sont pas très sécurisées, et souvent les patients qui ont des transfusions régulières sont contaminés et ont des maladies supplémentaires. Là c’était une petite fille de 3 ans qui avait été diagnostiquée drépanocytaire, c’était difficile, car la maman avait déjà perdu plusieurs enfants de cette maladie. Donc quand on lui a annoncé ça elle pleurait, et la petite ne se rendait pas bien compte mais elle pleurait parce que sa maman pleurait. C’était terrible de se dire que cette enfant était plus ou moins condamnée. Du coup j’ai proposé à la maman de prier, quelque-chose que je ne pourrais pas faire en France et j’ai prié avec l’infirmière pour cette petite fille, avec la maman. Ce moment m'a beaucoup marqué et j’y pense encore. Pour moi c’est l’image des inégalités entre la France et là-bas. On assiste à cette injustice et on se demande pourquoi cette petite ne va pas pouvoir bénéficier d’un traitement, pourquoi...? Moi je viens d’un pays où on est protégé de ce genre de diagnostique assez effroyable. Certes on a des maladies gravissimes, mais quand même, beaucoup moins. Mais d'un autre côté il y a cette liberté de pouvoir prier avec les gens, et de leur donner un peu d’espoir et de réconfort. »



Demain, Carine nous racontera son séjour à Otema, effectué début 2020.